Rencontre avec deux humo­ristes lyon­nais : Antoine Demor et Cédric Char­tier

Comment rester atypique dans le milieu du café-théâtre sans verser dans la posture trash ou la provo­ca­tion gratuite ? Sans peur et sans reproche, à l’oc­ca­sion de leurs nouveaux spec­tacles, Antoine Demor (photo) et Cédric Char­tier s’en­tre­tiennent sur le dur métier de rester soi-même dans un milieu de plus en plus formaté. Rencontre avec deux humo­ristes lyon­nais, gonflés, intel­li­gents et sacré­ment talen­tueux.

Vous êtes-vous rencon­trés par affi­nité d’hu­mour ?
Cédric Char­tier : On s’est croisé d’abord sur le festi­val À vous de jouer au Nombril du monde. On s’est revu quelques jours après pour la scène ouverte de Lulu sur la colline et on s’est rapi­de­ment appré­cié.

Antoine Demor : L’af­fi­nité s’est faite rapi­de­ment parce que Cédric est quelqu’un d’un peu comme moi : dès que je sors de scène, je regarde mes bas- kets. Autant on peut se lâcher sur scène, autant on est dans la discré­tion et la rete­nue en dehors. À force d’être dans la discré­tion tous les deux, fina­le­ment on se parle mieux…

Cédric Char­tier : On a la soli­da­rité des timides, des losers de la profes­sion [rires] ! Je fréquente très peu d’ar­tistes du one-man-show. J’ai plus d’amis dans la pein­ture ou la musique. Je ne suis pas forcé­ment un amateur de one-man show. Avec Antoine on a assez d’af­fi­nité pour s’en­trai­der selon que les soirs se passent plus ou moins bien…

Antoine Demor : L’hu­mour, c’est très sinu­soï­dal. Un coup, tu marches bien, après tu es en doute, et géné­ra­le­ment les périodes de doute sont assez longues et diffi­ciles. On s’aide et on se suit.

VOUS PARTAGEZ VOS ÉCHECS ?

C. C. : Juste­ment, c’est telle­ment parti vite pour moi la première année… Tout le monde disait qu’en deux ans j’al­lais faire un tabac… Et puis non [rires] ! L’at­ter­ris­sage a quand même été très diffi­cile. Je me suis préci­pité dans un milieu que je ne connais­sais pas. J’ai débarqué sur scène comme le Schpountz, en toute naïveté, en pensant que c’est le talent qui prime. Et puis on se rend compte qu’il y a d’autres choses qui entrent en consi­dé­ra­tion, plus commer­ciales. À l’époque, je n’avais pas ces cartes en main. Il faut être cynique, et s’adap­ter au milieu.

A. D. : On nous fait miroi­ter des choses qui nous font croire que ça démarre pour nous, mais qu’est-ce qu’on déchante derrière ! J’en suis encore là, mais je commence à savoir me proté­ger de ce milieu-là.

VOUS AVEZ POUR PARTICULARITÉ L’UN COMME L’AUTRE DE PRENDRE DES RISQUES AU NIVEAU DES THEMES QUE VOUS ABORDEZ ET DE BEAUCOUP PLUS TRAVAILLER L’ÉCRITURE QUE LA MAJORITÉ DES HUMORISTES. ÇA PEUT VOUS DESSERVIR ?

C. C. : Non, c’est ce qui m’a permis de séduire les program­ma­teurs au début. Le style atypique peut être une chance, mais c’est à double tran­chant parce que sorti d’un concours ou d’un trem­plin, pour jouer un spec­tacle complet sur un style atypique, il faut vrai­ment une très bonne commu­ni­ca­tion. J’ai plein de gens qui me disent : je n’aime pas du tout l’hu- mour noir, mais vous, c’est diffé­rent. Du coup, je ne commu­nique plus sur ce terme, parce que je ne veux pas être iden­ti­fié à tous ceux qui font de l’hu­mour noir en ce moment. Le trash par exemple ne m’in­té­resse pas du tout.

A. D. : Il faut trou­ver le bon quali­fi­ca­tif et le bon pitch qui soit vendeur sans en dire trop. Venir avec un éten­dard trash n’a aucun inté­rêt. Je titille certaines limites mais pour réflé­chir sur des probléma- tiques. Pour ça l’écri­ture me rassure. Je ne suis pas un maître de l’im­pro­vi­sa­tion qui va lais­ser des blancs en me disant que je verrai ce qui se passe avec le public. Rester dans l’écri­ture, ça permet aussi de tester la réac­tion du public et de chan­ger un mot ou une formule au besoin.

C’EST SANS DOUTE LA FORME ET LA QUALITÉ D’ÉCRITURE QUI FONT QU’ON ACCEPTE QU’UN HUMORISTE AILLE PLUS LOIN…

C. C. : Je ne m’at­tache qu’à la forme. Je peux même négli­ger le fond si je trouve une belle construc­tion. Je ne suis pas mili­tant du tout, même pas pour faire bouger les choses. Les gens se débrouillent avec ce qu’ils voient sur scène. Ils font leur propre inter­pré­ta­tion. C’est ce que j’aime quand je suis spec­ta­teur. En revanche, on est obligé d’uti­li­ser des cli- chés parce qu’on est dépen­dant des lieux de program­ma­tion. Il nous faut vrai­ment avoir un spec­tacle tout terrain, ce qui nous impose, hélas, quelques faci­li­tés dans l’écri­ture.

A. D. : Je suis peut-être moins forma­liste que Cédric même si j’at­tache beau­coup d’im­por­tance à l’écri­ture. Lui privi­lé­gie vrai­ment la beauté de la langue, moi je suis peut-être encore trop brouillon. Par contre, comme lui, je ne supporte pas le mili­tan­tisme. L’hu­mour engagé à la Bedos m’in­sup­porte un peu. Prétendre faire l’opi­nion des gens qui viennent nous voir, quand même ! Qui suis-je pour véhi­cu­ler quelque message que ce soit ?

C. C. : L’en­ga­ge­ment en humour n’est toujours qu’une posture. Certains artistes qui vont avoir un spec­tacle mili­tant vont être les premiers à véri­fier le nombre d’étoiles à leur hôtel. Il y a beau­coup d’es­croque­rie dans l’en­ga­ge­ment. Il faut s’en amuser. Je pense que notre milieu qu’est l’hu­mour n’est d’ailleurs pas encore assez ébranlé. Comme les humo­ristes sont deve­nus des people comme les autres, ils méri­te­raient d’être un peu secoués, déjà rien que pour prou­ver qu’ils ont de l’hu­mour…

C’EST UN DE VOS POINTS COMMUNS : SANS ÊTRE MILITANTS, AU-DELÀ DE L’HUMOUR NOIR, VOUS AIMEZ PRENDRE LE RISQUE D’ÊTRE MAL- PENSANTS…

A. D. : Il y a assez d’hu­mo­ristes qui veu- lent rendre tout le monde heureux à la fin !

C. C. : Je déteste la bien-pensance, mais pas seule­ment en tant qu’ar­tiste, comme spec­ta­teur aussi. J’ai beau­coup de mal à m’in­té­res­ser à ce qui est consen­suel. Les fascistes de la modé­ra­tion existent. Mais je n’ap­pré­cie pas pour autant les extrêmes. L’hu­mour noir qui me plaît, c’est quand quelqu’un qui est dans la salle se sent gêné et inté­ressé par ce que je raconte, pas quand il hurle parce que je dis des horreurs. La prise de risque est plus grande.

A. D. : On n’est pas dans la vanne pour la vanne. On est à la lisière, là où le spec- tateur peut aussi bien écla­ter de rire qu’être désta­bi­lisé. C’est un humour de réflexion, qui laisse aux spec­ta­teurs accès à d’autres émotions que le pur rire. C. C. : De la même façon, j’ai pris le parti dès le départ de ne pas faire d’ani­ma­tion et de ne pas faire parti­ci­per le public pour lais­ser un jeu possible.

VOTRE TEMPS D’ÉCRITURE DOIT ÊTRE PARTI- CULIÈREMENT LONG…

C. C. : Ça reste une obses­sion, jour et nuit. Je peux rester bloqué sur une phrase une nuit. C’est vrai­ment ma prio­rité. J’au­rais même tendance à en négli­ger le jeu.

VOUS AVEZ POURTANT AUSSI DES MOMENTS DE FOLIE DANS VOTRE JEU…

C. C. : Oui, je vais d’ailleurs travailler dans ce sens pour mon prochain spec- tacle. Mais ce qui est para­doxal, c’est que je ne me sens à l’aise que sur les grandes scènes.

A. D. : Moi aussi ! Sur un petit plateau, je fais trois pas, et je n’ai pas le senti­ment d’ha­bi­ter la scène. Sur un grand plateau, je pars en vrille, je le sens.

C. C. : Sur un grand plateau, on ne voit pas le public. Dans une petite salle, on voit toutes les réac­tions, c’est très désta- bili­sant. C’est pour ça que j’ai beau­coup de mal à jouer dans les cafés-théâtres. Je n’ai pas cette assu­rance que j’ai sur un grand plateau. Là je peux me lais­ser empor­ter par la folie du jeu.

A. D. : On a besoin de ces petites fulgu- rances de jeu pour mieux ryth­mer l’écri­ture. C’est ce qui fait aussi passer cet humour corro­sif. C’est une façon de dire : ne le prenez pas au premier degré, même s’il y a toujours des gens pour le prendre au premier degré…

C. C. : C’est ça qui est drôle d’ailleurs ! A. D. : Mais c’est désta­bi­li­sant au début.

VOUS N’AURIEZ PU FAIRE QU’ÉCRIRE. AVIEZ- VOUS PEUR D’ÊTRE ACTEUR AU DÉPART OU AVIEZ-VOUS L’AUDACE DES TIMIDES ?

C. C. : C’est un conflit entre ma timi­dité et mon narcis­sisme. Je n’ai toujours pas envie de monter sur scène un quart d’heure avant de monter sur scène. Mais j’ai aussi envie d’as­su­mer mes textes. Je ne me reven­dique pas comé­dien du tout. Peut-être que je suis fait unique­ment pour jouer mes propres textes. Je suis plus un auteur qui monte sur scène.

A. D. : Idem. Qu’est-ce qu’il y a de comé- dien chez moi ? Il faut le cher­cher, même s’il y a quelques moments où je com- mence à me sentir à l’aise. Le jeu n’est pas un plai­sir pour moi à la base. C’est même une torture de travailler en répé­ti­tion avec une seule personne devant moi. Je me sens jugé en perma­nence, et bridé. Mais je ne vois pas qui pour­rait le jouer à ma place. C’est une méca­nique intrin­sèque. J’écris pour moi.

C. C. : Moi qui viens du commerce, j’ai retrouvé aussi tout un tas de termes liés au jeu que j’iden­ti­fie au commerce. Avant de monter sur scène, on m’a souvent dit : « Allez, de l’éner­gie ! » Personne ne m’a jamais dit : « Allez, du contenu, du texte ! » Il y a cette notion de perfor­mance qui m’est indif­fé­rente, ou cette volonté de plaire à tout prix à tout le monde. J’es­père que si le succès arrive, on ne tom- bera pas là-dedans.

A. D. : Il y a beau­coup de méca­nique mercan­tile aujourd’­hui dans l’hu­mour. Je ne dis pas qu’il faut se payer la tête du public. Mais il faut trou­ver sa propre voie et ensuite le savant dosage pour la véhi­cu­ler, c’est déjà pas mal.

DERNIÈRE QUESTION : QU’EST-CE QUE VOUS PRÉFÉREZ CHACUN CHEZ L’AUTRE ?

C. C. : Pas mes cheveux ! Commence, j’al­lais dire la même chose…

A. D. : J’au­rais du mal à extraire quelque chose en parti­cu­lier chez Cédric, je l’aime dans sa globa­lité. Il est droit dans ses bottes. Il a une démarche artis­tique et va au bout. Il ne fait pas dans le consen­sua­lisme et n’écoute pas les on- dit. Il a ce poin­tillisme dans l’hu­mour. Par touches succes­sives, il construit un spec­tacle qui lui ressemble et à la fin le tableau est complet, et person­nel.

C. C. : Je pense la même chose [rires] ! Non, je lui envie sa jeunesse, puisqu’on a une diffé­rence d’âge notable.

A. D. : Criante !

C. C. : Au même âge, je n’étais pas sur scène, donc j’au­rais été inca­pable de faire ce qu’il fait. J’ai tout de suite trouvé qu’il déno­tait. Je débarquais avec une idée très précise du one-man, c’est-à- dire tout ce que je détes­tais, et de manière préten­tieuse, je me disais, je vais chan­ger tout ça. Et là, la claque : je vois un type qui n’est pas comme les autres juste­ment. Je me suis dis merde, je ne suis pas tout seul ! Ce que j’ap­pré­cie avant tout c’est son poten­tiel. Je le vois vrai­ment monter en puis­sance à chaque fois que je le vois jouer, et je pense vrai- ment que ça va explo­ser pour lui dans les prochains mois, s’il a la chance de rencon­trer les bonnes personnes et d’être là au bon moment, notam­ment à Avignon l’été prochain. En fait, je rêve­rais qu’on soit en concur­rence !


ANTOINE DEMOR

DANS « APRÈS VOUS »

La conta­mi­na­tion de bêtise contem­po­raine, voilà la grande affaire d’An­toine Demor. Il la porte jusqu’à tous ses paroxysmes, burlesque, sati­rique ou misé­rable. Il a même une caus­ti­cité en poli­tique qui ferait passer Guy Bedos et son bloc-notes pour ce qu’il est devenu, un sénile amorphe. On pour­rait le cata­lo­guer un peu vite dans la caté­go­rie humour de droite, surtout quand on est un bien-pensant de gauche, mais Antoine Demor, c’est avant tout une plume et un esprit mal pensant toutes caté­go­ries, deux quali­tés qu’on ne trouve pas spon­ta­né­ment chez ses congé­nères. À point, après avoir rôdé son nouveau spec­tacle, c’est le moment d’en profi­ter.
Du 6 au 15 février au Nombril du monde. 1 place Char­don­net, Lyon 1er. Du jeudi au samedi à 19h45. De 11 à 13 €. www.lenom­bril­du­monde.com

CÉDRIC CHARTIER,SPECTACLE VIVANT… OU PRESQUEC’est sans doute pour se venger d’un nom pendable qu’il a décidé de sortir le voca­bu­laire pour être le plus clas­sieux. Le mal nommé Cédric Char­tier est un comique intel­li­gent, qui réus­sit à être méchant en restant toujours élégant, dont le rire est telle­ment bien écrit que même lorsqu’on s’en sent la victime, on rend les armes tant les mots sont précis. Mal-pensant, sale gosse, imper­ti­nent, litté­raire jusqu’au vertige, c’est le comique le plus atypique et le plus doué de sa géné­ra­tion. Il a raflé tous les prix des festi­vals où il est passé. Il revient avec un tout nouveau spec­tacle, mis en scène par Pascal Légi­ti­mus. Incon­tour­nable.
Du 19 au 29 mars à l’Es­pace Gerson. De 11 à 16 €. Du mercredi au vendredi à 20 h 30, samedi à 20 heures et 22 heures. 04 78 27 96 99. www.espa­ce­ger­son.com

Vous pouvez encore y aller