Pasolini, trois vies et une seule mort

L’exposition consacrée à Pasolini par la Bibliothèque de la Part-Dieu fait la part belle au cinéma, avec nombre de trésors iconographiques. L’occasion de revenir à côté du destin tragique sur la poésie cinématographique d’un artiste, dont l’actualité n’a rien perdu de son intensité.

C’est assez émouvant de voir à la fin de l’expo Pasolini à la Part-Dieu les quelques mots de Félix Guattari, auteur d’un ouvrage collectif de contre-enquête qu’on peut apercevoir dans une vitrine, rappeler que l’assassinat de Pasolini fut bien commandité par des Italiens qui se disent appartenir à la société civile. Un cas d’école des 40 dernières années où un artiste s’est trouvé assassiné par les valeurs de la société occidentale en tant que telle, celle qu’il n’a cessé de dénoncer notamment en repérant le premier (Ballard prendra la suite à sa façon dans la littérature anglaise), ce qu’il appelle « le fascisme de la société de consommation et ses dérives sécuritaires ». Mais si la vie de Pasolini est bien une « vie violente » comme la nomme le sous-titre de cette exposition construite en 14 stations – comme le chemin de croix du Christ – les nombreuses photos de films d’époque et notamment celles de la Trilogie de la vie, montrent aussi paradoxalement la vitalité hors norme qui parcourait toute son œuvre.

 

 

Pas encore classé X
Juste avant le funeste Salo et son assassinat, Pasolini se lançait en effet au début des années soixante-dix dans un projet revigorant et réactionnaire, intitulé La Trilogie de la vie. Adaptant les grands classiques de la littérature érotique, Pasolini enchaînait coup sur coup Le Décameron de Boccace, Les Contes de Canterbury de Chaucer et Les Mille et une nuits, dont on trouve affiches et photos d’exploitation tout au long de l’exposition. À l’époque, devant le scandale qu’il ne manqua pas de susciter, Pasolini s’amusait en répliquant : « Je suis très fier d’avoir été un chef d’école de films pornographiques, un film pornographique vaut toujours mieux qu’une émission de télévision ! » Même si Les Contes de Canterbury constituaient de loin le plus paillard, avec leur « chiée de moines » (sic !) lors de la reconstitution hallucinante de L’Enfer selon Jérôme Bosch dans la dernière séquence du film, le projet de Pasolini était, si l’on ose dire, plus profond. « Ces films sont assez faciles et je les ai faits pour opposer au présent de la consommation un passé très récent, où le corps humain et les rapports humains étaient encore réels, quoique archaïques, quoique grossiers. Ils opposaient la réalité des corps à l’irréalité de la société de consommation. » En bon caractériel, il finira par « abjurer » sa trilogie quelques années plus tard, pensant que ces films avaient été « rendus surannés par la tolérance de civilisation de consommation ». À la revoyure, rien n’est moins sûr.
Les anges distraits
Ce n’est pas tant sa subversion qui subsiste que son incroyable force poétique. Pasolini traversait le cinéma comme il avait traversé la littérature, par effraction. Il avait un rapport à la fois suffisamment naïf et sûr au film, jouant au maximum sur l’artifice (tout est faux depuis les reconstitutions Arte povera jusqu’aux dialogues atrocement postsynchronisés), pour mieux faire ressortir la seule vérité qui lui importait : celle des corps. Il avait à chaque fois choisi ses acteurs et figurants sur place, en totale adéquation avec le lieu, à l’exception d’une poignée d’acteurs fétiches, à commencer par Ninetto Davoli, incarnation suprême de « l’ange distrait » transformé en lutin de Charlie Chaplin dans Les Contes de Canterbury. Féerie prosaïque avec trois bouts de ficelle et paillardise à tous les étages, ces contes débordent de sourires et de vitalité. Tout est toujours en mouvement, et tout le monde court après tout le monde, selon l’adage des deux compagnons rentrant du moulin dans Les Contes : « Liberté, liberté, d’aimer et de jouir ! » Tout se met en joie de jouer, à commencer par Pasolini lui-même, incarnant dans Les Contes un Chaucer malicieux, dévoré par la liberté de son inspiration. Et c’est on ne peut plus touchant de voir Ninetto Davoli, l’égérie absolue de cette vitalité naïve au plein sens du mot, apparaître aussi dans les photos du dernier film d’Abel Ferrara.
Ravis par le destin
L’érotisme de la Trilogie dépasse largement la simple grivoiserie, surtout dans Les Mille et une nuits, peut- être le plus beau des trois. En s’inspirant de contes anciens, Pasolini voulait opposer à chacun de nos gestes librement conditionnés d’aujourd’hui ces corps insouciants en des temps où la répression était terrible, mais où elle n’entamait pas leur innocence. C’est pour cela qu’il s’était plongé dans le passé : pour faire renaître une vérité possible, hors de toute nostalgie. La difformité de certains visages, des traits et des galbes uniques font exister des beautés propres, parfois incongrues, souvent altérées, comme un déni à l’uniformité. Les marques ou blessures annoncent aussi une certaine cruauté. Car la chair filmée dans la Trilogie est toujours prise entre l’insouciance des comportements et la gravité du destin. Réaliser son désir, c’est accepter de le perdre. L’hébétude qui caractérise bon nombre de personnages, à commencer par ceux de son acteur fétiche, Ninetto Davoli, est toujours précédée, ou presque, par l’annonce de leur propre fin. Les personnages, tous autant qu’ils sont, entrent dans les labyrinthes ou dans les souterrains sans savoir ce qu’il adviendra. S’ils sont ravis, ils sont souvent ravis par le destin. Leur appétit insatiable est une joie à fleur de terre comme une philosophie puissante de trompe-la-mort, qu’ils finissent brûlés vifs comme les sodomites des Contes de Canterbury, ou entre-assassinés comme les trois frères préméditant chacun le crime des deux autres par appât du gain. Ces fantoches insouciants, en même temps qu’ils jouissent de leurs amours, creusent leur propre tombe. Bien plus que le passé, le véritable temps de la trilogie, c’est celui du sommeil, irrationnel, celui des contes, cette « nuit des temps » d’où tout peut renaître à condition de mourir. Toute une poésie du gouffre traverse la vitalité de la Trilogie. Les contes de la vie selon Pasolini ne sont pas le rêve d’un bonheur perdu. Derrière un apparent hédonisme, il leur rend leur violence archaïque, leur cruauté enfouie. Les jouisseurs sont aussi les jouets de ce qui leur arrive. C’est ce qui donne à cette gaudriole généralisée, bien inoffensive aujourd’hui, la poésie constante d’un conte initiatique. Celle de la confrontation permanente entre vitalité et violence fatale, qu’on retrouve tout au long de cette splendide exposition.

 

 

Pasolini, une vita violenta
Exposition à la Bibliothèque de la Part-Dieu
Jusqu’au 10 août.
Entrée libre.
bm-lyon.fr

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