Rester vertical : conjurer la peur

Rester vertical commence là où le bel Arrière pays de Jacques Nolot s’était arrêté : sur la route, croisant un mirage dont il jouera avec malice : un jeune homme pasolinien, homme de maison au désir trouble, apparemment insensible à la poudre d’escampette. Il restera comme l’angle mort du film. On n’est plus dans L’Inconnu du lac, carte du Tendre gay sur la drague lacustre. Cette fois, le spectre est plus large: Léo croisera une bergère, son père, un grand-père ou un mendiant en ville, et l’immensité de la nature, magnifique. Rester Vertical, c’est un peu l’âge d’homme pour Guiraudie, ou plutôt, tout ce qui fait homme : le rêve d’un foyer, la paternité, le travail, la virilité et le désir, toujours filmé avec cette douceur frontale, tendre et crue à la fois, si rare dans le cinéma contemporain. Avec en prime un humour philosophique qui s’amuse à redéfinir les genres, sexués (féminin, masculine), ou cinématographiques (le road movie de la France rurale, le western mais c’est la bergère, au rôle ambigu, qui tient la carabine).

 

Le métier de vivre

 

Mais la beauté propre de Rester Vertical à suivre Léo, homme de bonne volonté, indécis et ouvert à tous vents, c’est surtout de conjurer les peurs une à une pour les convertir en liberté de vivre. Pour culminer dans une scène finale sublime aux accents de parabole biblique sur le risque de vivre. Conte pasolinien, à la fois prosaïque et éminemment spirituel, il aborde toutes les peurs initiatiques qui font homme : le sexe féminin, l’enfantement, la sauvagerie (des loups, à la campagne ou en ville) ou la mort, dans une scène qui vous fera plus jamais écouter les Pink Floyd comme avant. Anar, Rester vertical est de ce point de vue peut-être le film le plus politique de Guiraudie alors même qu’il s’est enfin libéré de ses discours au communisme réchauffé qui encombraient parfois ses premiers films. Être père même tout seul, s’inventer un travail où l’on exploite davantage qu’on est exploité, ne plus avoir peur des loups pour prendre le risque de vivre et protéger ce qui reste fragile et beau. Inutile de préciser l’écho et la force de vie inébranlable que peut avoir ce récit initiatique dans le monde d’aujourd’hui où les loups sont aux abois.

 

Luc Hernandez

 

Rester Vertical d’Alain Guiraudie (Fr, 1h40) avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thierry, Basile Meilleurat… Actuellement en salles.

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