Brooklyn Village : le coeur qui cogne

Ne vous fiez pas à son titre français au New York marketé. Le dernier film d’Ira Sachs, Little men (titre original) a beau se passer à Brooklyn, il n’a rien d’un ersatz de Woody Allen. Encore moins à voir avec le New York huppé au vernis culturel bobo des comédies avec Greta Gerwig. C’est même tout le contraire : autour de la simple augmentation de loyer d’une boutique, Ira Sachs met en scène le déclassement, les bouleversements familiaux et sociaux, dans un drame tchékhovien à la douceur infinie dans lequel chacun a ses raisons. Mais on n’est pas dans un énième film français psychologisant, plus proche de la sensualité d’un Gus Van Sant : toute la grâce de ce faux petit film, c’est de le faire à travers le portrait croisé de deux « petits hommes » pris dans la nasse des problèmes d’adulte, dessinant le tableau d’une adolescence à l’amitié aussi indécise que fusionnelle. L’un est plus artiste et plus androgyne (Théo Taplitz), l’autre est plus viril et plus direct (Michael Barbieri). Les deux sont en état de grâce, encore dans l’innocence d’une affection sans nom qui va devoir se construire en miroir face aux réalités sans concession des adultes.

 

A la recherche du temps retrouvé

 

Avec un minimalisme digne des grands réalisateurs, Sachs est capable de trahir en une scène le basculement dans la vie d’un personnage, une embrassade des parents à l’ombre du regard de leur fils ou la solitude d’un artiste doué qui voit partir l’ami qui lui servait de modèle vers d’autres destinées sentimentales. Plus proche du naturalisme d’un Frederick Wiseman, Ira Sachs inscrit l’air de rien ce qui n’est au départ qu’un petit événement de quartier dans une grande histoire familiale et sociale, dont les blessures adolescentes sont autant d’éclaboussures sur les conventions du monde des adultes, refusant toute résignation. Il leur faudra bien grandir quand même, dans une dernière scène poignante dans laquelle l’amitié se sera transformée en création artistique. C’est beau comme du Marcel Proust précipité à New York.

 

Little Men (Brooklyn Village) d’Ira Sachs (EU, 1h25) avec Theo Taplitz, Michael Barbieri, Greg Kinnear, Paulina Garcia, Jennifer Ehl…

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