Aquarius au ciné-club de La Fourmi

Echappant à l’auteurisme comme à la nostalgie, Aquarius compose le portrait d’une senior sublime aussi combattive que sensuelle. Une perle brésilienne, traçant des chemins de traverse inattendus, et un des plus beaux films de l’année, présenté ce jeudi par Flavien Poncet au cinéma La Fourmi.

 

Aquarius, beau film fier, singulier, nous invite à un voyage des plus complexes et accidentés, sur les chemins secrets qui lient le passé au présent. Le Brésil nous rappelle qu’il n’est pas que la destination sportive et médiatique de l’été 2016, et Kleber Mendoca Filho se révèle un cinéaste passionnant. Critique de cinéma, mais aussi technicien et plasticien, son approche d’un récit très libre, fragmenté, semble avant tout motivée par un appétit de pure écriture cinématographique, loin d’un auteurisme fainéant qui illustre platement des scénarios par trop littéraires. S’il reste un peu trop proche de son premier film sur les mêmes thèmes situé au même endroit, Les Bruits de Récife, on a malgré tout ce merveilleux sentiment d’être face à un film qui se surprend lui-même par son audace, ses digressions, ses apartés incongrus, pour une expérience stimulante comme on n’en pas vécu sur les écrans depuis longtemps.

 

Portrait de femme

 

Au départ un drame bourgeois, le portait d’un femme raffinée, moderne, issue de la classe aisée et cultivée de Recife. Clara, la soixantaine rayonnante (merveilleuse Sonia Braga), vit confortablement dans un immeuble de bord de mer au charme désuet, l’Aquarius. Le temps d’un prologue dans les années 80 et de quelques plans dans son appartement, et se crée avec Clara un puissant sentiment de familiarité. Elle serait notre tante préférée, une ancienne prof de fac, ou la voisine de palier un peu excentrique. Ancienne critique musicale, elle est une enfant gâtée et privilégiée de l’après-guerre. Elle a survécu au cancer, à la mort de son mari et vit seule, entourée d’une immense collection de vinyles dans un living épuré, où trônent une grande affiche jaunie de Barry Lyndon et un sobre buffet, meuble de famille que la caméra aime à caresser. Trompé par ces marqueurs « rétros » trop évidents, on croit foncer tout droit vers une réflexion vaguement nostalgique sur la fuite du temps. Mais dans Aquarius, tout se conjugue au présent : Clara est de plain-pied dans la vie, sort avec ses copines, séduit les hommes et se bat avec ses enfants, agacés par son excès d’indépendance et son attachement buté à son appartement. Car Aquarius et aussi un thriller immobilier ! L’immeuble est au coeur d’une juteuse opération commerciale et un baroud d’honneur pour Clara, qui refuse de vendre son nid, et son âme, à un prometteur qui prévoit de tout raser.

 

Ultime combat

 

Toute la finesse du film réside dans cette articulation subtile entre mémoire et avenir qui se noue autour de cette vente, enjeu cathartique pour Clara. Mais jamais Fiho ne nous donnera une clef facile pour expliquer son entêtement, tout en abordant, en couches fines et concentriques, les sujets les plus dérangeants : le travail de deuil, les rapports de classe, l’égoïsme des enfants comme des parents, la sexualité des seniors. Et le portrait en creux d’un pays rongé par la corruption, comme l’Aquarius l’est par les termites et Clara le fut par le cancer. Le film est tissé de ce réseau sous-terrain de métaphores qui, sans surplomb théorique, travaille le spectateur au coeur, soudain saisi par une fin sèche, rageuse. Un ultime cri de vie et de combat.

 

Aquarius de Kleber Mendonça Filho (Brésil, 2h25) avec Sonia Braga, Maeve Jinkings, Irandhir Santos…

Débat-rencontre avec Flavien Poncet jeudi 10 novembre à 20h30 dans le cadre du Ciné-club de La Fourmi, Lyon 3e. http://cinema-la-fourmi.com/

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