La Fille inconnue : pourquoi le nouveau Dardenne est grand

Film instable, remonté depuis Cannes, La Fille inconnue marque une nouvelle tonalité chez les Dardenne plus proche du film noir, mais au propos humaniste toujours aussi bouleversant.

 

On a d’abord été déstabilisé par le jeu étrange d’Adèle Haenel pour incarner un personnage qui ne l’est pas moins. Cette jeune médecin remplaçante à Seraing, la petite ville d’où sont originaires les Dardenne, frise l’antipathie à force de froideur, à rebours des personnages féminins habituels des deux frères, habituellement dans le combat et l’empathie. Ici, dans un retrait tout professionnel, elle exhorte son stagiaire à “cacher ses émotions pour faire un bon diagnostic”, et l’oblige à ne pas ouvrir à cette fille inconnue qui sonne hors délai à son cabinet, prétextant que “s’il y avait urgence, elle aurait sonné deux fois”. Amputé de 7 minutes depuis le festival de Cannes, le film va alors se construire au forceps avec ce personnage ingrat, menant l’enquête autour de la mort de la jeune femme, tout en continuant sa vocation de médecin. En découle une nouvelle tonalité pour ce qui reste le film le plus proche du polar chez les Dardenne, à l’opposé de l’empathie suscitée par l’héroïne de Marion Cotillard dans Deux jours, une nuit.

 

Réparer les vivants

 

Car avec cette Jenny de 26 ans, ce sont bien nos propres peurs que le film met en scène, toutes nos bonnes raisons pour ne pas voir ce qui nous est étranger et pourtant nous entoure. Avec une maestria de scénario et de direction d’acteurs conduisant à des scènes électriques, les deux frères construisent peu à peu une série de dilemmes moraux dont ils ont le secret. Dans une scène bouleversante avec Jérémie Renier – énorme comme Olivier Gourmet en second rôle -, ils traiteront aussi bien de la question de l’aveu, que plus tard de la jalousie sociale et même sexuelle, ou de la vocation (contrariée) à soigner les autres. Jusqu’à interroger la place qu’on accorde à la mort dans la communauté des vivants : “Elle n’est pas morte puisqu’elle est dans nos têtes tout le temps”, relèvera un personnage. Sous des dehors de polar social refroidi, La Fille inconnue est un film sec et musclé pour mieux bousculer nos égoïsmes dans un cinéma qui n’a rien perdu de son humanisme. Comme en témoigne la simplicité des premier et dernier plan, invitant à accompagner ceux qui nous entoure. Les Dardenne sont toujours aussi grands.

 

Luc Hernandez

 

La Fille inconnue de Luc et Jean-Pierre Dardenne (Bel, 1h45) avec Adèle Haenel, Jérémie Renier, Olivier Gourmet, Louka Minnella, Olivier Bonnaud, Nadège Ouedraogo, Christelle Cornil, Marc Zinga…

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