Desplechin fantôme de lui-même

Ce n’est pas tous les jours qu’on voit la moitié des spectateurs – déjà pas très nombreux – quitter la salle le temps d’une projection. C’est pourtant ce qu’il s’est produit le jour de sa sortie lorsqu’on on a vu dernier film d’Arnaud Desplechin, Les fantômes d’Ismaël. Le soir, le film faisait l’ouverture du festival de Cannes, couvert par une presse parisienne toujours solidaire dans le patriotisme même si on la sentait moins convaincue dans ses arguments. Chaque année, la plupart des films de notre Top 10 viennent le plus souvent du festival de Cannes, preuve de sa suprématie et de sa vitalité. On ne conseillerait en revanche à personne la purge de Desplechin sans être un familier aguerri de la Croisette, tant il offre une caricature désolante du cinéma d’auteur. Un cinéaste en pleine crise d’inspiration voit revenir un ancien amour qu’il croyait mort et ne sait plus qui il aime. Sur un thème équivalent, Fellini a fait des chefs d’oeuvre. Ici, Arnaud Desplechin verbalise et intellectualise à qui mieux mieux autour de son petit nombril, inventant le dialogue en sur-couche : pas un mot prononcé qui ne conduise à une pluie de références (à ses propres personnages, à Jackson Pollock, à Hitchcock, on vous en passe et des pires), tuant dans l’oeuf l’émotion qui aurait pu surgir de ses superbes actrices.

Vous pouvez répéter la question ?

Pire, un dialogue sur deux se termine en question ou en maxime foireuse sur la vie qui va mal : «  Qu’-est-ce que tu cherches à faire ? » ; « Quelle dose de souffrance tu souhaites ? » ; « Je n’en finissais pas de ne pas lui suffire » ; ou le pompon : « C’est pas facile d’être le suicide de quelqu’un  ». Si l’on était sûr d’avoir compris, on dirait volontiers que c’est certain, surtout lorsque la plupart des arguties psychologico-sentimentales sont répétées trois fois, au cas où. On comprend mieux pourquoi le film a deux versions : celle remontée et amputée de 20 minutes pour Cannes (comprenez, Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg ça fait une belle montée des marches mais le film est vraiment trop chiant). C’est celle pour laquelle vous pourrez avoir le plaisir de payer pour la voir dans toutes la France. Manque de pot, ce n’est pas la « version originale » de 2h15 que préfère le réalisateur et qui est projetée dans une seule salle à Paris… celle appartenant au producteur du film, Pascal Caucheteux. On peut voir la chose positivement : si vous tenez jusqu’au bout, vous verrez la version du film la plus courte. Courage. Ou bien voir la chose pour ce qu’elle est : décidément, Les Fantômes d’Ismaël n’a pas était vraiment fait pour être montré au public, mais d’abord pour ceux qui en sont les acteurs. Le comble nombriliste de cette exception très française du cinéma d’auteur.

Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin (Fr, 1h54) avec Mathieu Amalric, Charlotte Gainsbourg, Marion Cotillard, Louis Garrel, Laszlo Szabo, Jacques Nolot, Samer Guesmi, Bruno Todeschini…

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