Le Guépard : les nuits fauves

À côté de la mythique scène de bal de 45 minutes, c’est surtout toute une philosophie qui traverse Le Guépard. Ce qui était beau pour le prince Salina (Burt Lancaster, dans son plus beau rôle), c’est ce qui savait vivre d’une beauté simple, et qui ne confondait pas l’opulence avec un sursaut d’orgueil. Bref, ce qui ne se la pétait pas. Le contrat de mariage qui s’annonce entre Tancredi et Angelica (Alain Delon et Claudia Cardinale) symbolise tout le contraire : un monde nouveau, aussi avenant que surfait. Le costume n’est plus rien sans le comportement. Le Guépard n’est qu’un instant une grande fresque historique peignant le destin d’un pays, rendu par l’ampleur de la mélodie de Nino Rota. Il ne devient rapidement « qu’un petit ballet de classes immobiles », comme le dit le Prince Salina. C’est toute l’ironie de la séquence du bal. Tancredi étale son sourire de grand dadet heureux, la fanfare désaccordée joue Verdi dans les rues pour accompagner n’importe comment le discours ridicule qui suit le résultat du plébiscite. Très vite, les choses qui entourent Salina ne sont plus qu’un ballet dérisoire qu’il parcourt en solitaire, seul à mesurer l’ampleur du gâchis. Il veut croire d’abord en l’avenir de Tancredi en remarquant que « c’est un jeune homme qui suit son temps ». Mais en écoutant ses grossièretés et sa vantardise à table, il prend conscience de son inconsistance.

 

Humour dévastateur

 

Le Guépard fait alors place à un humour dévastateur, inédit chez Visconti. Le Prince Salina n’arrête pas de charrier le père Pirrone : « Vous qui connaissez la nudité des âmes, vous devriez savoir que la nudité du corps est infiniment plus innocente ». Devant les robes fastueuses des demoiselles au bal, il ne trouve rien d’autres à dire que ces mots : « On dirait une bande de guenons prêtes à sauter dans les lustres » ! C’est de toute cette soif vulgaire de visibilité que Le Guépard reste en retrait. Le prince Salina est sans illusion. Il se promène au milieu du bal à la fois comme le témoin fatigué de son temps et le vestige d’un savoir-vivre révolu. Il se veut lucide bien davantage que conservateur. « Nous étions les guépards. Et ceux qui suivent sont les chacals et les hyènes. Et tous autant que nous sommes nous continuons de nous prendre pour le sel de la terre. » Acceptant son impuissance, Salina, fidèle à son idéal, continue de revendiquer une éthique, cet art du temps et de la transmission qu’il voit s’abrutir dans les générations nouvelles. “Tout change parce que rien ne change.” La leçon du Guépard reste on ne peut plus d’actualité : courez toujours vers la nouveauté, vous n’amasserez pas un brin d’esprit.

 

 

Le Guépard (1963, 3h) avec Burt Lancaster (le prince Salina), Alain Delon (Tancredi), Claudia Cardinale (Angelica), Serge Reggiani (Don Ciccio Tumeo), Pierre Clémenti (Francesco Paolo)…
 
Diffusion à l’Institut Lumière dans le cadre de la rétrospective Claudia Cardinale :

Samedi 27 mai, 20h15
Dimanche 04 juin, 14h30
 
www.institut-lumiere.org

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