“Mélancolie(s)” de Julie Deliquet

On aura rarement une telle direction d’acteurs dans le théâtre aujourd’hui. Pour son troisième spectacle consacré à Tchekhov, Julie Deliquet avance avec ces « Mélancolies » en toute humilité : un début à al façon d’un diesel, aucun signe ostentatoire de fausse modernité, quelques chaises, un banquet, un drap pendu sur la moitié de la scène au fond du plateau, tout en bois, et quelques accessoires. Le film de 2 minutes qui ouvre le spectacle ne sert strictement à rien, comme si Julie Deliquet ne se faisait pas encore assez confiance, alors qu’elle dispose d’un plateau d’exception. Ça n’est pas grave. En adaptant deux pièces de Tchekhov en un seul mouvement avec le collectif In Vitro, elle retrouve la quintessence de l’auteur russe : les trajectoires parfois tragiques de gens ordinaires pris dans le tourbillon de la vie, la dépendance affective ou familiale, ou les désillusions amoureuses. Ça n’empêche surtout pas l’humour et la légèreté de surgir par instants, ni les personnages de révéler chacun plusieurs facettes dans le temps. À ce jeu de volte-face, au milieu d’une distribution où chaque acteur garde sa propre musique, il y a un acteur d’exception : Eric Charon, bouleversant de tiraillements, étoile tragique et flamboyante digne des plus grandes compositions russes. En le voyant débarquer d’un sourire radieux comme un simple visiteur dans la famille de ses voisins d’enfance, vous n’imaginerez pas tout ce qui lui arrivera par la suite. Précarité sociale, amours affolées, culpabilité familiale, tout y est, y compris et surtout la sensualité qui poussent ces personnages à s’aimer et à se cogner parfois. On se croirait dans un film de Cassavetes tellement on a l’impression de voir les émotions surgir devant nous et nous gicler littéralement à la figure. « La vie n’aura peut-être pas beaucoup changé dans 200 ans  », suggère un des personnages. On confirme : ce théâtre est un des plus universels, un génie humain intact qui vient de trouve là ses plus beaux interprètes pour les incarner ici et maintenant. C’est aussi sobre qu’exceptionnel.

Mélancolie(s) d’après Tchekhov, par le collectif In Vitro, mise en scène Julie Deliquet. Jusqu’au samedi 18 novembre à 20h au Théâtre de la Croix-Rousse (sam 19h30), Lyon 4e. croix-rousse.com

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