Rétrospective Carl Theodor Dreyer

L’Institut Lumière a la bonne idée de consacrer une rétrospective à Carl Theodor Dreyer, cinéaste au noir et blanc aussi universel que novateur, du muet au parlant, dont l’oeuvre posant les femmes en majesté reste d’une profondeur inégalée.

C’est une rétrospective majeure, « Dreyer du muet au parlant », jusqu’à fin avril. Avec plusieurs films de jeunesse très rares, dont une comédie domestique, féministe et savoureuse : Le Maître du logis. Ou comment une vieille nounou qui ne s’en laisse pas compter règle son compte à un petit tyran domestique pour donner un peu d’air à sa femme. Modestement, le film annonce la liberté d’aimer des femmes à l’oeuvre dans son dernier long-métrage, Gertrud, et a pour particularité d’être entièrement composé de scènes quotidiennes avec enfants malicieux. Un petit bijou de mise en scène et de montage, avec une précision quasi documentaire et un humour pince-sans-rire qu’on n’imaginait pas forcément chez le grand maître du cinéma spirituel nordique. Premier film parlant de Dreyer, Vampyr mêle morts et vivants dans un noir et blanc tout en clair-obscur, les fantômes et les ombres errantes envahissant l’espace vital d’un scientifique en pleine recherche de « significations cachées ». Un film de vampires atypique, qui fonde le réalisme métaphysique propre au cinéaste : le surnaturel y envahit le réel plutôt que de s’opposer à lui, dans une série de trouvailles visuelles permanentes jusqu’à faire exister son héros en transparence sur le dos des morts, inventant après le film semi-vivant !

Gertrud for ever
Mais si vous ne deviez en voir qu’un, allez voir Gertrud, dernier chef-d’oeuvre crépusculaire comme une « longue suite de rêves ». On aurait pu croire qu’il s’agisse du film le plus désespéré sur une femme cherchant l’amour ailleurs que là où elle l’a déjà eu, passant d’un homme à l’autre. « Je souris simplement en pensant aux gens qui se permettent d’aimer sans être ni artistes ni célèbres », répondra-t-elle à son mari qui se flatte de devenir ministre et d’en faire une femme de ministre. Elle le quitte et retrouve son bel amant dans le parc. La suite est une série de plans bouleversants ritualisant la parole sentimentale la plus profonde, formant un traité d’amour et d’engagement comme on n’en entend peu au cinéma, les visages se parlant la plupart du temps sans parvenir à se regarder. Grand film de vieillesse sur l’amour d’après l’amour, on pourrait croire que ce film austère et lumineux est une oeuvre sur « le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir ». Mais usant des flashbacks et d’un troisième personnage masculin magnifique, Gertrud devient surtout, dans un finale bouleversant, un film sur le bonheur d’avoir aimé. « L’amour est tout  ». Parcimonieux, tournant peu, cinéaste de l’intériorité et de la parole authentique, Dreyer quittait la scène en 1964 sur un chef-d’oeuvre inestimable, à redécouvrir de toute urgence.

L.H.

 

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