Est-ce temps ? – Max Schoendorff

Érudit comme pas deux, malicieux comme aucun, Max Schoendorff était un grand esprit frondeur, toujours à rechercher du nouveau, à rebours des modes dans un paysage d’art contemporain passablement sclérosé. Compagnon de route de Roger Planchon et ancien directeur de l’Urdla, le centre international d’estampes de Villeurbanne lui consacre justement en juillet une exposition d’estampes, espièglement intitulé « Est-ce temps ? ». Il est grand temps de (re)découvrir Max Schoendorff.

Sa bouille bonhomme lui conférait un parfait physique de tromboniste de La Nouvelle Orléans. Le cigare qu’il arborait régulièrement au bout de sa silhouette hitchcockienne avait achevé d’en faire le patron de sa propre destinée. Max Schoendorff a toujours eu un sens aigu de la liberté. « J’ai toujours été un provocateur et un contradicteur né », s’amusait-il tranquillement de sa petite voix peinarde. Il entra en peinture presque par effraction. « J’ai fait de la peinture parce que ça m’était moins naturel. J’étais plutôt conditionné après mes études littéraires au lycée du Parc pour écrire de la philosophie ou de la littérature. Mais ce qui m’intéressait, c’était faire de la poésie ou de la philosophie avec des formes et des couleurs. » C’est la peinture surréaliste, à commencer par celle de Max Ernst, qui lui montrera la voie des possibles, à rebours de ce qu’il nomme avec un petit sourire caustique « la peinture de pommes et de pichets ».

Planchon for ever
Depuis ces années 1950, il a regardé passer les modes comme le pop art avec une égale circonspection. « La modernité est devenue une nécessité historique. Il fallait se dire moderne, puis post-moderne, puis plus moderne du tout pour encore être moderne. La liberté n’existait plus. À partir de ce moment-là, ça ne me convenait plus. Si la mode consiste à faire des formes de plus en plus abstraites et épurées comme une évolution inéluctable, il ne nous reste plus qu’à tracer les lignes de la peinture moderne à partir des calculs d’ordinateur. » Cet esprit singulier était aussi un ami fidèle, aimant partager une vision dans une aventure collective. Que ce soit celle de l’Urdla, le centre international de l’estampe ou celle, phénoménale, qu’il entama à 18 ans avec Roger Planchon, posant consciemment les bases d’une décentralisation. « J’étais une espèce d’éminence grise, l’intello de la bande. Les autres n’avaient la plupart du temps même pas le bac, comme souvent à l’époque. » D’animateur culturel, rédigeant les programmes ou faisant découvrir des textes, il est devenu décorateur de théâtre en montant Artaud, dont il fut un des tout premiers lecteurs à la fin des années 1940. De sa collaboration avec Planchon, il garde une émotion intacte. «  Chez Roger, il y a des grumeaux, ça gratte, ça grince, ça dérange, ça couine, ce n’est pas forcément huilé, mais ça a une intelligence profonde. Alors, tout ce qui est fort est un jour ou l’autre attaqué… Mais c’est un ami dont je n’ai pas envie de discuter les détails. C’est quelqu’un que j’aime profondément. »

La Philosophie dans le boudoir
À cette amitié viscérale, s’en ajouteront d’autres : Jacques Rosner pour le théâtre, Straub et Huillet pour le cinéma. Chacune donnera lieu à une véritable collaboration, comme pour Du jour au lendemain (1997), seul film des Straub à nécessiter une création de décor que signera le peintre lyonnais à partir d’un petit opéra comique de Schönberg. Et c’est sur le conseil de Straub que Joao Cesar Monteiro, le grand réalisateur portugais, l’appellera pour réaliser les décors de son dernier film, La Philosophie dans le boudoir. Schoendorff crée alors « une espèce de château du Marquis de Sade, un intérieur de donjon très XVIIIe », d’après un boudoir qu’il avait déjà créé à Berlin pour une pièce de Marivaux. Malheureusement, Monteiro mourra avant que le film ne se fasse. La position du mort, c’est justement ce que lui font éprouver « le plus agréablement du monde » ses dernières expositions, travaillant installé tranquillement dans le fauteuil roulant de son atelier d’Ainay. Après Ces lavis… édité à la Fosse aux ours, l’Urdla ressort une autre de ses spécialités : l’estampe, avec la même polyphonie surréaliste et étrange, rehaussée de couleurs qui sont comme autant de pieds de nez adressés à l’éternité. Max Schoendorff n’est jamais mort : il a toujours goûté aux joies de l’immortalité en se sachant mortel.

Luc Hernandez

 

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