Exposition Pierre Soulages, une rétrospective

C’est le peintre français contemporain le plus populaire. Nous avions rencontré Pierre Soulages lors de son passage à Lyon. Il récidive cet été pour une grande exposition à la Fondation Gianadda, donnant à voir pour la première fois les collections du centre Pompidou. Entretien illuminé avec le peintre de la lumière.

 

Votre peinture est à la fois contemporaine et ancestrale. Avez-vous choisi de travailler le noir par amour pour la préhistoire ?

Pierre Soulages : « Oui. Le noir c’est l’origine de la peinture, cette faculté que seul l’homme possède. Certains oiseaux chantent, inspirent les musiciens, mais aucun animal ne peint. Or, même dans les grottes les plus obscures, l’homme a d’abord peint en noir. On enseigne l’histoire de l’art le plus souvent à partir de l’art roman. C’est difficile de trouver quelqu’un qui n’aime pas l’art roman, moi le premier. Mais il y a six siècles qui nous en séparent. Avant, ce sont 340 siècles dont on ne parle pas ! Lorsque j’ai vu les peintures de Pech-Merle, j’ai eu un choc. C’est pour ça qu’à l’époque, j’ai quitté l’école des Beaux-Arts.

 

Vous vous êtes construit contre l’enseignement et la peinture de l’époque ?

Non, j’ai toujours été libre mais je ne suis contre rien. Je suis pour. J’ai quitté l’école des Beaux- Arts parce qu’elle m’emmenait dans une direction où je ne voulais pas aller. Mais je ne suis pas contre l’enseignement qu’on y trouve. Il est même très important pour la formation de l’oeil et de la main. Je vois tant de peintres qui ont du talent mais qui n’en ont pas les moyens. J’ai une immense admiration pour les chefs-d’oeuvre du Louvre, mais ce n’est simplement pas ce que je voulais faire. Je suis né à Rodez où il y avait des artisans du fer ou du bois. Je les admirais beaucoup. Ils faisaient ce qu’ils savaient faire et c’était magnifique. Moi, j’ai toujours voulu aller vers ce que je ne connais pas, découvrir d’autres voies. Le noir m’a permis d’aller vers une forme d’infini.

 

Vous avez changé totalement le rapport au tableau en inventant “l’outrenoir”, c’est-à-dire le jeu des reflets et de la lumière à partir de la toile…

Absolument. Ma peinture n’est pas noire ! Ceux qui voient du noir ont du noir dans la tête. Je ne peins pas le noir, je peins la lumière. Le noir absorbe toutes les couleurs et avec les reflets, il y a une infinité d’émotions possibles. Je suis d’ailleurs très heureux qu’aujourd’hui le terme d’« outrenoir » s’utilise aussi en couture.

 

La lumière étant fondamentale dans votre travail, votre participation est particulièrement importante dans l’installation d’une exposition…

Je dois composer avec la lumière des musées qui sont exactement le contraire de ce que je cherche à obtenir en faisant surgir la lumière du tableau. Mais je n’utilise aucun artifice. Il faut simplement un peu de patience. Avec un éclairage tout simple, je finis toujours par y arriver !

 

Vous avez réussi le paradoxe de faire une peinture abstraite et populaire. Comment vivez-vous cette popularité ?

Je n’ai rien contre le fait d’être populaire ! Je suis très touché que les gens aiment mon travail, qu’ils soient grand philosophe ou femme _67 de ménage. C’est la même chose pour moi. Ma peinture plaît à des cercles intellectuels et je m’en félicite, mais je serais triste si elle ne plaisait qu’à cette minorité.

 

Vous trouvez l’art contemporain souvent trop élitiste ?

Il n’est pas trop élitiste. Il est élitiste. Moi j’ai eu beaucoup de chance. J’ai été repéré tout de suite, ça m’a rendu libre. Lorsque j’ai rencontré Joseph Delteil, j’étais encore étudiant, c’était pendant la guerre, ça a été une des grandes rencontres de ma vie. Je m’étais fabriqué moimême des faux papiers pour ne pas faire de travail obligatoire. Je me faisais passer pour un viticulteur. Je l’ai rencontré dans un champ où il n’y avait rien. Il a vu tout de suite que je n’étais pas viticulteur, et moi j’ai vu tout de suite qu’il ne me trahirait pas ! Il m’a invité à boire un verre chez lui. Nous sommes devenus amis tout de suite. Comme il insistait pour que je lui montre ce que je faisais, je lui ai montré mes premiers tableaux, déjà en noir et blanc. Il m’a dit : “Noir et blanc ? Tu prends la peinture par les cornes ! En route vers la magie ! ”. J’ai toujours essayé de garder cette magie. »

 

Propos recueillis par Luc Hernandez

 

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