Lorsque Dolto paraît : la psychanalyse avant-après ?

Dans Françoise Dolto, une journée particulière, la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff réhabilite l’ensemble des apports de ce grand médecin à la psychanalyse des enfants et tord le cou aux idées reçues, notamment sur « l’enfant-roi ». Entretien en attendant sa rencontre à la Villa Gillet.

 

• Vous dites avoir eu l’idée de ce livre parce que la génération des trentenaires ne savait pas vraiment qui était Françoise Dolto et ce qu’elle lui devait. C’est surprenant…

Caroline Eliacheff : « 30 ans après sa mort, cette génération a en fait parfaitement intériorisé un certain nombre de choses qu’elle a dites. Mais pour savoir ce que Françoise Dolto a laissé, encore faut-il savoir ce qu’elle a fait ! Il y a fondamentalement une ignorance globale, même de la part de ceux qui s’intéressaient à son travail, parce qu’il n’y a pas eu de biographie exhaustive sur le sujet. C’est pourquoi j’ai essayé, à travers la description d’une journée, avec une certaine légèreté et en prenant quelques libertés, de donner un aperçu assez exact et toujours de son point de vue, de l’ensemble de son travail.

• Parmi ses confrères de l’époque, Françoise Dolto détonne parce qu’elle innove sans cesse, dans sa manière de faire et de dire. Était-elle en avance sur son temps ?

Oui, elle-même disait : “Je suis venue trop tôt ou trop tard, dans un monde trop vieux.” Elle observait des choses dans sa propre famille que personne ne remarquait. Elle était très originale et très en avance depuis sa toute petite enfance et cela ne s’est jamais démenti. Tout ce qu’elle a appris des enfants et qu’elle a transmis au grand public, elle le formulait exactement de la même manière dès ses premières publications dans les années 1950.

• Ce n’est qu’après 1968 qu’elle a été pleinement entendue ?

Oui, la société a changé, indépendamment d’elle. Mais les enfants issus de Mai 68 ont eu à cœur d’élever les leurs différemment de la façon dont ils avaient été élevés et ont trouvé chez Dolto des théories qui leur permettaient d’appliquer ce qu’ils ressentaient confusément.

• D’où vient chez Françoise Dolto cet immense besoin de transmettre aux autres professionnels et aux parents ?

Je crois que cela vient de sa grande curiosité. Elle était tellement émerveillée par ce qu’elle apprenait des enfants que, dès ses débuts, elle a voulu en faire profiter les autres professionnels. Et pas seulement les psychanalystes, psychiatres ou pédiatres, mais tous ceux qui étaient en contact avec les enfants. Bien sûr, elle a écrit de nombreux livres, mais la première façon qu’elle a eue de transmettre aux autres, cela a été de les convier à ses consultations.

• Jusqu’à la fin de sa vie, puisque vous avez assisté, parmi d’autres, à sa dernière consultation auprès des enfants placés de la pouponnière d’Antony.

Absolument et je l’ai d’ailleurs reprise ensuite pendant quinze ans, en permettant comme elle à d’autres professionnels d’y assister et participer. Il faut être un peu sûr de soi pour ne pas se sentir critiqué dans ce cadre-là, mais entouré de gens bienveillants, on se sent plutôt aidé.

• En quoi Françoise Dolto a-t-elle révolutionné la psychanalyse des enfants ?

Elle a changé le regard des adultes sur les enfants et en particulier sur les nourrissons. Elle dit que ce sont des sujets à qui l’on peut parler, qui comprennent le langage et qui ont droit à la vérité de leur histoire. Ils doivent être respectés en tant qu’êtres humains à égalité de désir avec l’adulte. Ensuite, elle a inventé les “maisons vertes” qui accueillent les enfants de moins de trois ans et leurs parents, pour les préparer aux premières séparations de la vie. C’est la seule psychanalyste à avoir créé une institution qui se prolonge après sa mort et qui a une valeur universelle puisqu’il en existe partout dans le monde aujourd’hui, y compris dans les pays totalitaires. L’invention de la maison verte est aussi importante que celle de l’école maternelle !

• Votre livre sonne comme une réhabilitation de Françoise Dolto, car vous écrivez comment ses propos ont pu être déformés, par les parents et certains professionnels, notamment autour de l’idée de “l’enfant-roi”. Si vous êtes indulgente à l’égard des parents, vous vous montrez plus sévère vis-à-vis des professionnels.

Le psychanalyste qui commence par juger les parents qui viennent le consulter pour leur enfant doit changer de métier. Les parents ont écouté Dolto et ont très bien compris que l’enfant est une personne, qu’il faut l’écouter, lui parler… mais ils ont oublié ce qu’elle disait aussi : l’enfant doit être à la périphérie du couple et l’éducation passe par des interdits successifs. Mais ce sont des parents et ils font comme ils peuvent. En revanche, les professionnels qui se servent de la notoriété de Dolto pour asseoir la leur, en déformant ses propos, font preuve de mal- honnêteté. L’enfant-roi existe, on en croise tous les jours, mais de là à mettre son existence sur le dos de Dolto… C’est lui reprocher exactement l’inverse de ce qu’elle a dit.

• Vous racontez l’une de ses dernières consultations dans laquelle elle ne parvient pas à comprendre un bébé et le dit. On est loin de l’image de praticienne toute-puissante, de magicienne, que certains ont pu lui coller…

Absolument. C’est très difficile de concevoir qu’une personne qu’on pensait géniale puisse être confrontée à un échec. Mais il est important de savoir que, dans ce métier très bizarre de psychanalyste, on n’y arrive pas toujours. Et ce n’est pas grave : l’incompréhension et le sentiment d’impuissance sont aussi des instruments de travail. » / Propos recueillis par Clarisse Bioud

 

  • Lorsque Dolto paraît : la psychanalyse avant-après ? Rencontre avec Caroline Eliacheff mercredi 17 octobre de 19h30 à 21h, à la Villa Gillet, parc de la Cerisaie, Lyon 4e . 5 €. villagillet.net
  • Françoise Dolto, une journée particulière, de Caroline Eliacheff, Éditions Flammarion, 18,50 euros

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