Sortir à Lyon

Luchini : « Plus j’avance, plus le travail m’illu­mine »

Culte. Il y a deux bonnes nouvelles avec Fabrice Luchini : vous pouvez d’ores et déjà le voir en Vod dans Alice et le Maire, le film de Nico­las Pari­ser tourné à Lyon ; et vous pour­rez le revoir sur la scène du Radiant-Belle­vue pour son spec­tacle Des écri­vains parlent d’argent, à la rentrée, si tout va bien… Deux belles occa­sions pour repu­blier, rema­nier, l’en­tre­tien exclu­sif qu’il nous avait accordé en septembre dernier. Érotisme, poli­tique, plai­sir du travail d’ac­teur, rencontre avec un grand monsieur toujours gour­mand et inat­tendu, qui ne doit jamais s’en­nuyer, même confiné.

Vous incar­nez le maire de Lyon assez dans Alice et le Maire. Mais le film m’a plus semblé vouloir être une réflexion philo­so­phique qu’un film d’ac­tua­lité poli­tique. Vous êtes-vous malgré tout inspiré de Gérard Collomb ou d’hommes poli­tiques en géné­ral pour jouer les scène publiques du maire ?

Fabrice Luchini : « Non, pas du tout. Tu as parfai­te­ment compris le film. Je me suis amusé à imiter Collomb pour les avant-premières, mais je n’en avais pas du tout besoin pour le film. Je n’ai d’ailleurs pas compris pourquoi il n’a pas voulu qu’on tourne à l’Hô­tel de Ville (les scènes de la mairie ont fina­le­ment été tour­nées à la Préfec­ture, ndlr). Il a peut-être cru qu’A­naïs Demous­tier jouait sa meuf ! (rires) Non, il y a deux école d’ac­teurs : l’Ac­tors studio à l’Amé­ri­caine qui est remarquable avec l’im­pré­gna­tion et la resti­tu­tion du réel, c’est De Niro, ce sont les géants. Et puis il y a la tradi­tion française qui est modes­te­ment la mienne, où le texte est la prio­rité, que ce soit Guitry, Pagnol, Clou­zot ou Rohmer. Le film de Pari­ser appar­tient évidem­ment à cette veine-là. Je ne m’ins­pire jamais du réel. On me met un costume, on me donne un texte, et c’est le metteur en scène qui dit : « tiens, ça ressemble à un homme poli­tique »…

C’est un dialogue entre deux soli­tudes qui renoncent au pouvoir, une réflexion poli­tique pour deux prome­neurs soli­tai­res…

J’achète ! (il checke).C’est exac­te­ment ça, ce sont deux beaux inadap­tés. C’est ce qui m’a touché. Il photo­gra­phie aussi ce moment où l’homme poli­tique réalise que le pouvoir le rend bête…C’est un film sur deux personnes qui ne trouvent pas ou plus leur place en poli­tique…

Vous qui n’êtes pas bien-pensant, qu’est-ce que ça vous a fait de tour­ner dans un film de gauche ?

C’est le para­doxe du comé­dien ! Je ne suis pas de gauche, c’est vrai. Mais je suis tout aussi sévère avec l’ar­ro­gance de classe immonde et la conne­rie des gens de droite du Cac 40 ! Les gagnants me dépriment autant que les perdants. Je me sens simple­ment plus proche des conser­va­teurs parce qu’au moins ils ne promettent rien et n’es­pèrent rien. Ce qui est terrible avec la gauche, c’est qu’elle très exal­tée dans ses propo­si­tions. J’ai un ami acteur qui me disait : « moi je vote toujours à droite, comme ça je ne suis jamais déçu ! ». Il y a une obses­sion du perdant à gauche et une mytho­lo­gie du gagnant à droite, mais aucun des deux ne m’in­té­ressent profon­dé­ment…

Vous êtes aussi au théâtre au Radiant à Caluire pour un spec­tacle sur l’argent. Comment l’avez-vous conçu ?

J’ai un programme  « strong » quand même : Zola, Marx au bout de six minutes, Péguy, Cioran, Hugo, La Fontaine, et j’ai même écrit un texte d’une ving­taine de minutes autour de la crise de 2008.  

Qu’est-ce qui fait qu’a­lors que vous pour­riez large­ment vous conten­ter de votre succès au cinéma, que vous ne pouvez pas vous passer de monter sur scène ?

Je suis fonda­men­ta­le­ment un homme de théâtre. Ce qui m’in­té­resse c’est d’être sur scène et de maîtri­ser un geste d’émo­tion. Ça provient de mon éduca­tion judéo-chré­tienne : je ne peux pas ne pas travailler, c’est-à-dire prendre de la peine, un peu souf­frir et ne pas être très heureux. Mon psychisme ne peut pas accep­ter d’avoir une vie de comé­dien de cinéma privi­lé­gié. Je suis un labo­rieux, je n’ai pas l’ap­ti­tude à la jouis­sance libre. Je n’ai pas l’ap­ti­tude à aller bien, il faut que je travaille. Céline, je l’ai joué près de 5000 fois. La première fois à Lyon, c’était aux Céles­tins, en 1994, mais je le jouais déjà depuis 1985. Me confron­ter à un texte, au mystère, à la diffi­culté ahuris­san­te… Comment on fait, quels sont les rythmes, quelles sont les couleurs ? Je travaille inlas­sa­ble­ment Péguy. Le seul esca­mo­tage que j’ai trouvé dans la vie c’est ce diver­tis­se­ment pasca­lien de servir ces génies où s’al­terne la force du verbe et ma soumis­sion à l’égard des grands auteurs. Si un mec va bien, il ne fait pas ce métier ! Mais ça va évidem­ment mieux en le faisant… Et plus j’avance, plus le travail m’illu­mine.

Vous avez souvent tourné à Lyon et dans la Région. La première fois c’était sans doute dans la séquence amou­reuse du Genou de Claire d’Eric Rohmer au bord du lac d’An­necy. Vous vous sentez toujours très proche de cet érotisme à la française très XVIIIe siècle ?

Complè­te­ment. Roland Barthes disait : « la jouis­sance est révo­lu­tion­naire et l’éro­tisme conser­va­teur ». Effec­ti­ve­ment, j’aime le plai­sir du texte plus que la violence de la révo­lu­tion. Là aussi, je suis plus conser­va­teur.

Vous appar­te­nez à cette grande tradi­tion française du théâtre mais vous êtes aussi capable de chan­ter du Johnny dans Tout ça pour ça tourné dans l’an­cien palais de justice de Lyon, ou de danser comme un malade sur du James Brown. C’est ce qui fait aussi votre rareté, ce cock­tail explo­sif entre le souci du texte et une folie qui lui échap­pe…

La soul music a été très impor­tante pour moi à l’ado­les­cence notam­ment. Vu que le physique n’était pas prodi­gieux, la musique et la danse me servait à séduire les femmes. Je n’étais pas trop mauvais danseur, mais je faisais déjà incons­ciem­ment mon métier d’ac­teur. J’al­lais dans des boîtes de black, qui sont évidem­ment supé­rieurs à nous pour la danse – c’est comme ça, c’est pas raciste de le dire. Ils dansaient pendant des heures sur James Brown, Arthur Picket, etc, on voyait vrai­ment des mecs extra­or­di­naires. Et bizar­re­ment je faisais mon métier : je m’im­pré­gnais et je resti­tuais ce que je voyais. Je pouvais m’im­pré­gner de leur mouve­ment, de leur rythme et donner l’illu­sion quej’a­vais autant le sens du rythme qu’eux. C’est ce qu’on appelle la déper­son­na­li­sa­tion en psycha­na­lyse, même si j’étais limité à la base. Mais c’était aussi un acte d’ac­teur : obser­va­tion, mimé­tisme et resti­tu­tion. Il n’y a pas d’ac­teur sans un sens du rythme : il y a de la musique dans les textes, même si, atten­tion, il ne faut pas faire de la musique sur les textes. Mais il n’y a pas de dicho­to­mie pour moi entre la musique, le texte et le corps. C’est la même chose.

Vous pour­riez tour­ner une comé­die musi­cale sur le funk par exemple ?

Abso­lu­ment, on me l’a proposé. On va peut-être la faire ! »


Propos recueillis par Luc Hernan­dez en septembre 2019

Photo : Susie Waroude

Alice et le Maire de Nico­las Pari­ser, co-produit par Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, est actuel­le­ment dispo­nible en Vod sur la plupart des plate­formes, avec Anaïs Demous­tier, César (mérité) de la meilleure actrice 2020.

Fabrice Luchini, Des écri­vains parlent d’argent. Spec­tacle prévu les 4 et 5 septembre 2020 au Radiant-Belle­vue à 20h30. De 30 à 65 €. radiant-belle­vue.fr

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