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MBou­gar Sarr, le grand écri­vain du prix Goncourt à Lyon

Mohamed MBougar Sarr, prix Goncourt 2021.
Mohamed MBougar Sarr, prix Goncourt pour "La Plus Secrète Mémoire des hommes".

Ce n’est pas tous les jours qu’on lit un roman de l’am­pleur de La Plus Secrète Mémoire des hommes. Un roman touffu, foison­nant, composé lui-même de trois livres aux titres de chapitres souvent éton­nants, dont le plus beau, Nuits de tango par marée haute, est dédiée à l’éro­tisme d’une femme héroïne de pole dance. La fémi­nité a toujours fait partie inté­grante de l’oeuvre de Moha­med Mbou­gar Sarr. C’était d’abord la corres­pon­dance des mères des amants atro­ce­ment tués au Mali dans Terre ceinte, son premier roman. Puis la sensua­lité de Rama, amante bisexuelle au corps en liberté dans De purs hommes, dénonçant le tabou de l’ho­mo­sexua­lité au Séné­gal, à partir du cadavre déterré d’un “goorg-jigéen” (“homme-femme” en wolof), atro­ce­ment lynché par la foule. Le courage et l’al­té­rité qui habitent l’oeuvre de ce prodige de 31 ans (il fut accusé de tous les maux par les auto­ri­tés de son pays comme être un pro-lobby LGBT) exis­taient loin de toute bien-pensance : dans De purs hommes, le narra­teur lui-même, enivré par le corps de Rama, appre­nait à lutter contre ses propres préju­gés en décou­vrant la jouis­sance avec elle.

Moha­med MBou­gar Sarr, en couver­ture du dernier numéro d’Exit Mag. (photo Antoine Tempé)

Pouvoirs de la litté­ra­ture

Car si MBou­gar Sarr est un grand érudit, sa plume reste atten­tive aux gestes, aux corps, à l’ora­lité, fluide et sensuelle tout du long. En se moquant au besoin des stéréo­types intel­lec­tuels. “Les Afri­cains n’ont toujours pas cédé au fat nombri­lisme où s’em­bourbent tant d’au­teurs français” fait-il dire avec malice à un de ses nombreux narra­teurs. “L’in­con­ti­nence litté­raire est une des mala­dies les plus répan­dues de l’époque” constate-t-il quand il croque Eva, “mannequin de la diver­sité, entre­pre­neuse en self-empo­werment”. C’est donc bien de litté­ra­ture avant tout, “d’écrire ou ne pas écrire selon les derniers mots du livre, dont il est ques­tions dans La Plus secrète mémoire des hommes. Le secret, c’est celui d’un manus­crit d’un juif (“vrai­ment ?” dit-il) retrouvé pendant la deuxième guerre mondiale et accusé de plagiat. On vous lais­sera décou­vrir les surprises et rebon­dis­se­ments de l’enquête, car comme dans ses deux premiers livres, MBou­gar Sarr est passé maître dans la construc­tion d’un récit tenta­cu­laire. “Tout est permis dans les varia­tions et combi­nai­sons qu’offre la créa­tion litté­raire. Être compris est rare en litté­ra­ture, mais il faut tout faire pour ne l’être jamais tota­le­ment, quand on est écri­vain.” Il arrive très bien à régner en maître dans “la seule patrie des livres” mais n’ou­blie jamais “cette vie que le lecteur connaît très bien” au détour de ce grand roman litté­raire de réflexion sur le pouvoir – rela­tif, conquis mais sans illu­sion – de l’écri­vain.

MBou­gar Sarr, écri­vain érotique

“Une chatte est une chatte” fait-il dire à l’une des figures fémi­nines qui peuplent la mémoire du narra­teur. C’est sans doute lorsqu’il mêle le corps à la litté­ra­ture qu’il atteint son prodi­gieux équi­libre : “Les grandes ferveurs jacu­la­toires finis­saient très souvent par m’en­se­ve­lir sous une mélan­co­lie sans recours. A peine entrais-je dans l’ivresse ou la joie que leur envers misé­rable écla­tait devant moi. Je ne me réjouis­sais en consé­quence jamais si long­temps que la tris­tesse des choses me fut épar­gnée : la tris­tesse avant la fête, la tris­tesse après la fête, la tris­tesse de la fête qui allait irré­mé­dia­ble­ment finir (ce moment est aussi hideux que celui ou un sourire s’ef­face d’un visage), la part de tris­tesse de toute huma­nité, avec laquelle chacun se débat comme une ombre et comme il peut.” La fête des corps s’éva­nouit dans la mémoire des mots. MBou­gar Sarr est bien un grand écri­vain érotique. L.H.

La Plus Secrète Mémoire des hommes de Moha­med Mbou­gar Sarr (co-édition Philippe Rey – Jimsaan, 22 €).

Mardi 17 mai à 21h : lectures sous le Kraken des Subs d’oeuvres de Moha­med Mbou­gar Sarr et Jon Kalman Stef­fan­son (Islande) par les comé­diens de la compa­gnie Cassandre, Lyon 1er.

Mercredi 18 mai à 19h : Moha­med MBou­gar Sarr en conver­sa­tion avec Clau­dia Duras­tanti, auteure italienne, dans un débat inti­tulé Nos Etran­ge­tés aux Subs, Lyon 1er.

Lire aussi notre critique de Conne­mara de Nico­las Mathieu, invité du Litté­ra­ture live festi­val mardi 17 mai.

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