Sortir à Lyon
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Brigitte Giraud, notre favo­rite pour le prix Goncourt, lauréate 2022

Brigitte Giraud, en lice pour le prix Goncourt avec Vivre vite.
Brigitte Giraud, notre favorite du prix Goncourt avec son onzième livre, Vivre Vite.

[mis à jour]

Elle l’a eu ! Brigitte Giraud obtient le prix Goncourt ! Peu de livres nous auront autant touché que Vivre vite (Flam­ma­rion), livre de contre-deuil qui conjure la fata­lité d’un acci­dent de moto dans des hypo­thèses rock’n’­roll égre­nées en courts chapitres inti­tu­lés « Et si… ». Le grand livre d’un amour qui ne finit pas, portrait d’un homme à travers son époque et sa musique. Le 11e de notre auteure lyon­naise préfé­rée. Entre­tien réalisé il y a quelques jours, juste avant son prix.

Votre livre A Présent il y a 20 ans était un livre sur la sidé­ra­tion face à l’ac­ci­dent qui a coûté la mort à votre compa­gnon. J’ai le senti­ment que Vivre Vite est davan­tage un livre de libé­ra­tion par la fiction, comme un livre de contre-deuil…

Brigitte Giraud : « Je suis heureuse que vous parliez de « contre-deuil » car c’est un livre que j’ai voulu tendu par la force de vie. Je ne voulais pas non plus m’en­fer­mer dans l’in­time, je voulais regar­der de très près ce qu’est une vie en faisant aussi le portrait d’une époque et de ce moment lié à un âge dans lequel on construit tout. Tout va très vite juste­ment, et l’on oublie que vivre est dange­reux. Je voulais que ça pulse, d’où ce rapport perma­nent à la musique, pour pouvoir ralen­tir à la fin, recueillir son portrait. Tout est lié dans le livre, le portrait de Claude bien sûr, mais aussi la façon dont le moteur à explo­sion au XXe siècle a changé le mythe autour de l’homme et de la viri­li­té…

Ce roman de contre-deuil, était-ce une façon de se débar­ras­ser par la fiction d’une mort qui colle à la peau plus dura­ble­ment que la vie ?

Je ne sais pas… Je ne crois pas. Je n’ai jamais cru à un moment d’apai­se­ment ou à une façon défi­ni­tive de tour­ner la page. La vie est une super­po­si­tion perma­nente de para­doxes. J’avais besoin d’or­ga­ni­ser des obses­sions sans fin en petits chapitres, comme des domi­nos ou un puzzle pour refaire le chemin après coup et donner à cette histoire la possi­bi­lité de se termi­ner autre­ment. C’est vrai­ment un livre de conju­ra­tion, le portrait d’un homme en ombre portée. J’avais d’abord conçu le livre en deux parties avec 200 pages de plus sur le deuil juste­ment, avec huit pages blanches centrales sur l’in­di­cible. Je n’ar­rive pas à écrire sur la douleur. Mais main­te­nant que j’ai fini la conju­ra­tion, sans doute que je vais devoir être davan­tage dans l’ac­cep­ta­tion… Mais je ne suis pas encore capable de l’éprou­ver, et ne suis pas encore assez au calme pour savoir si cette seconde partie exis­tera un jour à part entière. J’écris toujours plus que je ne publie.

« C’est un livre de conju­ra­tion, que j’ai voulu tendu par la force de vie. J’ai toujours peur d’une forme d’alan­guis­se­ment. Je voulais que ça pulse, d’où ce rapport perma­nent à la musique. »

BRIGITTE GIRAUD

C’est d’ailleurs éton­nant parce que vous avez avez toujours eu une grande écono­mie d’écri­ture, une façon de résoudre ces obses­sions dans leur forme la plus simple avec une grande justesse, sans épan­che­ment, à nu…

Le mot “nu” ou “nudité” me convient très bien. J’ai toujours peur d’une forme d’alan­guis­se­ment. Camus disait “Un homme, ça s’em­pêche”. Pour moi l’écri­ture est une façon d’em­pê­cher les digues de se rompre en touchant au coeur une sorte de vérité qui peut être effrayante. On a tous des vies extra­or­di­naires mais ça ne suffit pas à faire un livre. C’est un défi d’em­ployer le bon adjec­tif ou le mot “viri­lité”. C’est pour ça que j’écris plus que je ne publie et que j’ai mis 20 ans à écrire ce livre. Ce n’est qu’a­près coup que je me suis rendue compte à quel point il s’agis­sait d’une histoire d’amour. Alors que c’est évident.

Vous utili­sez d’ailleurs le mot de « viri­lité » entre guille­mets dans la très belle scène dans laquelle Claude va cher­cher votre enfant à l’école, pour montrer qu’il restait père et homme…

Oui, Domi­nique A (dont Brigitte Giraud a accom­pa­gné l’édi­tion du premier livre, ndlr) parlait de « l’im­pos­sible viri­lité« . Dans notre société, on passe souvent sans nuance de l’im­pos­si­bi­lité d’être viril à l’en­cou­ra­ge­ment à l’être trop. J’ai souvent travaillé sur la fragi­lité liée au mascu­lin, comme dans Jour de courage ou Nous serons des héros. L’écri­ture oblige à être précis et je voulais montrer à travers le portrait de Claude qu’on pouvait être père sans perdre de sa superbe ou de sa sensua­lité. Ce sont tous ces para­doxes que je souhai­tais éclair­cir à travers lui et non pas seule­ment rela­ter une histoire parti­cu­lière. Je voulais que l’in­time soit tout le temps lié au collec­tif.

« J’aime les mecs sur scène, j’adore ce truc brut, nu, très viscé­ral, très sensuel, d’un homme derrière un micro qui semble dire : ceci est mon corps. »

BRIGITTE GIRAUD

Vivre vite est baigné des musiques de Claude. Si vous aviez une bande-son aujourd’­hui dans la lignée de celle de Claude, quelle serait-elle ?

J’écoute toujours énor­mé­ment de musique, et c’est souvent comme si j’écou­tais aussi pour lui. J’aime parti­cu­liè­re­ment The Blaze et leur titre Terri­tory avec de jeunes Arabes sur un toit à Alger qui dansent sur une musique elec­tro dont ils sont privés, comme un retour impos­si­ble… C’est un peu mon hymne… (Brigitte Giraud est née à Sidi-Bel-Abbès près d’Oran en Algé­rie, ndlr). La Route du Rock à Saint-Malo reste un endroit de décou­vertes. J’aime beau­coup aussi les Viagra Boys. J’aime les mecs sur scène, j’adore ce truc brut, nu, très viscé­ral, très sensuel, d’un homme derrière un micro qui semble dire : “ceci est mon corps !” (rires)

Dans une scène très drôle, vous faites allu­sion aux provin­ciaux qui vont à Paris et ne savent pas où dormir sans que les Pari­siens ne s’en rendent compte. Vous êtes fina­liste du prix Goncourt et du prix Femina (entre­tien réalisé vendredi 28 octobre, ndlr). Que gardez-vous de ce senti­ment provin­cial par rapport aux prix ?

Là aussi il s’agit d’une autre époque ! C’est moins vrai aujourd’­hui, j’ai appris à m’or­ga­ni­ser depuis le temps que j’écris (rires), et j’ai un éditeur reconnu qui m’ac­com­pagne. Mais pour avoir été déjà sur la liste finale de nombreux prix, je connais très bien ce que c’est d’al­ler au rendez-vous de 13h, de ne pas être choi­sie et d’être lais­sée en rade par tout le monde avant de devoir reprendre son train pour Lyon… Ce qu’au­cun Pari­sien n’ima­gine sur place. Je voulais m’amu­ser de ce para­doxe. Heureu­se­ment, aujourd’­hui je n’ai plus besoin de crécher chez une copine, même si je ne me fais aucune illu­sion sur les prix… »

Propos recueillis par Luc Hernan­dez

Vivre Vite de Brigitte Giraud (Flam­ma­rion). Lire notre critique.

Le prix Goncourt a été remis à Brigitte Giraud jeudi 3 novembre. Le prix Femina sera décerné lundi 7 novembre.

Le clip de The Blaze qui est un peu « l’hymne » de Brigitte Giraud.

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